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2014.02.26

La ferme des animaux - 2

Il était une fois dans une grande République au rayonnement international, une famille normale, avec un papa, une maman, trois filles et trois garçons, vivant paisiblement loin des divagations de la capitale, dans un petit pavillon de banlieue derrière lequel un lopin de terre procurait à la belle saison de beaux légumes et un parterre de fleurs multicolores.  Six enfants pas toujours sages et raisonnables qui recevaient alternativement taloches et coups de pieds aux fesses, nonobstant la Loi qui leur faisait risquer la prison et la perte de l’autorité parentale, mais apportaient à leurs parents de grandes joies et satisfactions. Le petit dernier était particulièrement rusé et taquin ; il n’acceptait aucun fait, aucune théorie, aucune explication pour acquis sans l’avoir passé au crible de son sens critique. « Pourquoi » était son mot favori dès l’âge de deux ans et il faisait enrager grands et petits avec son insistance. « Et pourquoi il faut pas dire pourquoi ? » À l’école, il faisait tourner ses maîtres en bourrique, relevant les moindres failles de raisonnement : « Mais, madame, vous venez de faire un paralogisme ! » ; « Monsieur, vous dites que les marées sont dues à l’attraction de la lune, mais pourquoi les marées sont hautes aussi quand la lune est à l’opposé ? » Et il n’avait pas dix ans ! C’est pourquoi (décidément, il a réussi à imprimer dans nos esprits ce mot « pourquoi ») toute la famille l’appelait… « Por que », en souvenir d’une lointaine tante étrangère. Cependant, comme, à l’âge de douze ans, il professait que le phénomène de l’humanisation existait (je cite) « pour permettre l’émergence de rares êtres d’exception par leur art et leurs talents à la gloire du Créateur », il aurait été appelé Génie si ce surnom n’avait pas déjà été attribué à un certain Léonard. Une de ses sœurs l’ayant entendu affirmer que l’ère était venue de l’apparition d’homo sapiens sapiens sapiens, l’appela « Sapiens au cube » et les autres frères et sœurs « Sapiens puissance trois », sobriquets qui furent réduits pour des raisons pratiques à un simple « Sapiens ».

 

Deux siècles auparavant, des bourgeois repus désireux de se débarrasser de la tutelle royale fomentèrent des troubles et activèrent des révolutionnaires purs qui chantèrent et dansèrent la carmagnole en coupant des têtes. Comme les nobliaux objets de la vindicte populaire se dépêchèrent de quitter la République nouvelle pour conserver leurs têtes en même temps que leurs perruques, il ne se trouva plus de candidat à la guillotine. Qu’à cela ne tienne, on allait se couper les têtes les uns aux autres, signe d’une grande maturité. Ces révolutionnaires rêvaient de fabriquer un être nouveau, qui n’aurait plus rien de la nature sauf les parties molles. Le temps passa, le rêve fut enseveli sous différents empires.

 

Il survint alors que Sapiens entrait dans l’adolescence, avec les troubles que l’on connaît. Un dénommé Pinson Veillant, qui n’était pas une tête de linotte, reprit le rêve à son compte et le transmit à un groupe de « Grands-Garçons », communauté secrète qui s’affublait d’étranges accoutrements. Il s’agissait de retirer les enfants à leurs familles – parce qu’elles leur transmettaient des idées rétrogrades, voire un héritage culturel – et de leur donner la liberté de se conformer aux Idées Neuves, comme : « Ce que vous avez entre les cuisses est un produit de la Nature, or la Nature a fait définitivement place à la Culture, donc vous n’en tiendrez pas compte ».  Sapiens fut troublé – il lui semblait bien qu’il était un garçon – mais, passant toute théorie et toute impression au crible de son sens critique, il demanda à ses sœurs de lui prêter leurs vêtements, il se maquilla, s’entraîna à marcher sur des talons hauts (quelle idée stupide !) et s’essaya à parler dans une octave de soprano. Le résultat fut immédiat : un éclat de rire généralisé qui s’empara de toute l’école, de la banlieue et résonna jusqu’au cœur de la capitale. « Mais enfin, mes amis, disait-il, comment savez-vous que je suis un garçon ? N’importe qui me voyant pour la première fois pensera que je suis une fille. Sans doute êtes-vous conditionnés par la culture de vos familles ». Sapiens exerçait une grande influence sur ses proches, si bien qu’en l’espace de deux mois, tous les garçons s’étaient transformés en filles, ce qui rendait les vraies filles furax. Un matin, l’une d’elle se présenta à l’école le crâne rasé, en tenue punk, un tatouage sur chaque bras, des rangers aux pieds, et prit une voix grave. Une folie joyeuse s’établit dans le quartier, toutes les filles sauf une ou deux qui se prenaient vraiment pour des filles devinrent des garçons, créant un grand malaise dans le corps enseignant. La directrice organisa une grande réunion, à laquelle furent invités les représentants des parents d’élèves, sur le thème : faut-il interdire aux jeunes de choisir leur « genre » ? Les parents rigolaient tellement qu’ils arrivèrent tous travestis et considérèrent les enseignants avec réprobation. Aussitôt les profs se conformèrent à la nouvelle norme sociale et firent assaut de créativité.

 

Pinson Veillant, alerté par ses services, se rendit sur place avec plusieurs ministres et le maire de la capitale ; ils furent accueillis sous des banderoles, les jeunes agitant des pancartes, brandissant des petites culottes (les garçons) et des caleçons (les filles). Les politiques – essentiellement des hommes, à part le ministre de la justice – reçurent des vêtements adéquats et furent invités à se rendre dans des cabines d’essayage. Madame le ministre de la justice ne manquait pas d’humour et fut la première – le premier – à sortir de sa cabine en tenue de combat, la casquette vissée sur son crâne chevelu, la mine hilare. Ce qui était étrange, c’est que le maire de la capitale, dont chacun connaissait les mœurs inverses, se refusait à revêtir la tenue offerte, arguant du fait que ce n’est pas parce qu’on aime les hommes qu’on est une femme !

 

Soit, répondirent les élèves en bons citoyens, comme le genre ne peut être imposé, nous allons en changer au gré de nos envies. Le chaos devint général, les enseignants n’arrivant pas à s’adresser correctement à leurs élèves, utilisant le féminin pour un garçon ayant changé de genre dans la nuit et le masculin pour une fille. La suite allait de soi, le genre est une vision ringarde de l’être humain ; bientôt, on vit poindre des moutons, des puces, des abeilles, des lions effrayants, des loups qui firent fuir les moutons. Les enseignants furent dans l’obligation de créer des enclos pour protéger les animaux domestiques de leurs prédateurs. Le ministre reçut les doléances de la direction de l’école, qui demandait d’urgence des bergers et des dompteurs.

 

Sapiens fut invité par différentes chaînes de télévisions : UV6, TP8, Artung et d’autres. Sa première interview en direct créa une panique généralisée ; il était devenu sanglier (on ne cherchait pas à savoir de quel sexe, tellement il faisait peur) et chargeait les journalistes et les techniciens. Le bon peuple qui regardait le JT, comme d’habitude, avec un regard bovin (le bon peuple avait anticipé son genre !), commença par laisser sa mâchoire tomber avant de sentir ses muscles zygomatiques se mettre en action et de se rouler par terre dans des accès de délire collectif.

 

Le Président prit les choses en main, c’était de son devoir : il fit un discours d’une très grande qualité, auquel le bon peuple ne fut pas sensible. Il tenta, comme le dit la formule, de ménager la chèvre et le chou. Le lendemain, dans toute la République, des choux firent leur apparition. D’un côté, les écologistes qui participaient au gouvernement encourageaient les initiatives individuelles et les communistes – qui n’ont pas beaucoup d’humour, c’est connu –réclamaient le rétablissement de l’ordre républicain ; de l’autre, l’opposition poussait le Président à l’authenticité et lui demandait d’afficher son genre, en profitant elle-même pour libérer ses pulsions. Quelle cacophonie sur les bancs de l’Assemblée ! Caquetages, rugissements, bêlements et même barrissements se mêlaient dans un joyeux délire, au point que la chaîne « Ici-Parle-m’en » rencontra un succès inespéré : c’était mieux que Le Grand Défilé, la Roue de la Fortune, Plus folle la vie et C’est dans l’Air du Temps réunis.

 

Le premier ministre, ce jour-là cochon, réunit ses ministres pour resserrer les rangs autour du Président de la République/biquette. Manquant de la prudence la plus élémentaire, il fut dévoré par un ministre de l’Intérieur/hyène affamée qui s’empressa de prendre sa place.

 

Mais l’affaire ne s’arrêta pas là. Souvenez-vous, quelques mois auparavant, le Président forçait le peuple à adopter le mariage pour tous, nique aux bien-pensants de droite. Victoire pour les minorités opprimées ! mais gros échec dans  les faits : rares étaient ceux qui voulaient réellement se marier, le Président en premier. La théorie du genre mise en pratique releva le niveau du débat : des couples se formèrent qui demandèrent l’onction républicaine : petites cochonnes avec grands méchants loups, petits cochons avec grandes méchantes louves, grandes cochonnes avec loups introvertis, grands cochons avec louves masochistes… et quelques autres assemblages du même « genre », et même des personnes pourvues d’une petite théière avec d’autres pourvues d’un abricot mignon, qui furent mis sous une surveillance rapprochée car témoignage d’un âge révolu. Le contrôle de ces comportements républicains nouveaux nécessita le vote de nombreuses lois qui épuisèrent les pauvres députés – ils n’avaient même plus la force de changer de genre ! –, ainsi que le recrutement de cinq cent mille policiers pour faire respecter les lois. En définitive, tout le monde était content : on s’amusait bien et on résorbait le chômage.

 

Les seuls qui n’approuvaient pas ce progrès social étaient les banquiers rapaces qui, bientôt, refusèrent d’engager un argent dont ils pouvaient faire un bien meilleur usage – j’aurais plaisir à vous dire quel usage ils font de cet argent qui ne leur appartient pas mais nous serions hors sujet. Ils observaient les files de volatiles qui chantaient et dansaient la marche des canards, des conflits entre Napoléon Bonaparte’s de circonstance, des crêpages de chignon entre personnes de genres changeants. Tout cela ne faisait pas sérieux et, surtout, ne produisait pas d’argent frais à ponctionner.

 

L’État lui-même s’en émut, en la personne de son plus haut dignitaire, à c’t’heure garde d’enfants dans une nursery. Il reçut des appels de ses collègues des autres Démocraties et Royaumes – car les Grands-Garçons n’avaient pas réussi à zigouiller tous les rois, reines, princes consort et qu’on n’ose pas sortir. Juste dans cette République exemplaire avaient-ils atteint leur but. Donc, le Président, maintenant étalon reproducteur, fut mis devant ses responsabilités : « Vous remettez de l’ordre chez vous ou on vous les coupe… » – il s’agissait de couper les vivres, bien entendu. Il convoqua, derrière une grille solide, son nouveau Premier-ministre, qui avait aussi dévoré d’autres ministres, tant qu’à faire car il avait clairement choisi son genre : prédateur, et lui intima l’ordre de faire revenir le pays dans l’état antérieur et dans les plus brefs délais. Le nouveau Premier-ministre rugit de bonheur, provoquant une peur panique chez le Président/gazelle malgré la solidité de sa cage.

 

Il convoqua le ban et l’arrière-ban des journalistes de tous crins, sportifs, animaliers, scientifiques et même politiques. Il les fit déshabiller, reprendre forme humaine et vêtir en fonction de leurs attributs, contrôlés « à la main » par une équipe spécialisée. Il leur dit : « Camarades, Mesdames, Messieurs, le monde entier nous regarde, nous nous devons de nous comporter dignement. Nos rêves de dépassement de l’Homme, nos rêves de Surhommes demeurent, mais la finance dicte sa loi d’airain ; notre ennemi, c’est le système financier, comme l’a dit notre Président-candidat. Ce n’est pas parce qu’il a tourné sa veste et viré cuti qu’il faut l’oublier. Pour l’heure, le système financier gagne une bataille, mais nous l’aurons, oui, nous l’aurons un jour. D’ici là, je vous ordonne de faire comme si nous étions devenus raisonnables. La Culture, c’est une chose, la Nature en est une autre, vive la Nature ! Allez, la fête est finie – il était sur le point de dire : la messe est dite ! – Allez enseigner le bon peuple. »

-     Merci au Président, merci à notre Premier ministre (celui-ci avait repris sa forme humaine et était à peine moins inquiétant : ses sourcils épais, sa mâchoire puissante, son regard méchant n’incitaient pas à la rigolade), merci au Grand Horloger, merci à l’Être Suprême, merci à Pinson Veillant…

Ils arrêtèrent là leur litanie quand ils se rendirent compte que le dénommé Pinson Veillant, anéanti par le fiasco de sa théorie du genre et de la construction d’un Homme Nouveau, s’était éclipsé. Il paraît qu’il veut fabriquer cet Homme Nouveau en Papouasie-Nouvelle-Guinée…

 

Mais on ne passe pas impunément d’un état culturel à un état naturel aussi facilement. Il fallait un solide accompagnement personnel pour amortir le traumatisme. Les cinq cent mille policiers devenus inutiles furent reconvertis en psychanalystes après une formation très courte. Moi-même, auteur de ces lignes, vous assure de la qualité de leurs soins : la matraque est l’instrument le plus efficace pour vous faire changer d’opinion et de ligne de conduite. Mais nous regrettons tous cette période festive : qu’est-ce qu’on s’est amusé !

 

 

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