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2015.11.04

Lettres à mes frères et soeurs

 

Lettre à mes frères et sœurs humains.

Jean Taillardat, 151104

J’ai soixante-dix ans, autant dire que j’aborde le dernier quart de ma vie – que j’estime d’ailleurs largement entamé mais l’espoir fait vivre.

Je veux mettre cette période sous le signe de la sérénité et de ma liberté. Or la première liberté qu’il m’appartient de trouver, c’est l’indépendance vis-à-vis de ce qui vient de l’extérieur. Si je dépends du regard de l’autre, de son affection ou non, de son admiration ou non, je ne peux pas vivre libre ; je cherche les signes de reconnaissance qui me permettront de revenir à l’état antérieur, qui offre des satisfactions : qui n’aurait pas envie d’affection, d’admiration ?

Derrière ce besoin des autres, il y a une crainte ultime : la peur ! La peur de n’être plus rien, la peur de disparaître, la peur de la décrépitude et de la décomposition.

La rose a-t-elle peur de s’étioler ? Elle n’a pas de conscience réflexive et ne peut avoir peur. Le grand mâle qui subit sa première défaite et abandonne son statut a-t-il conscience qu’il ne représente plus rien dans le groupe ? Le gorille a-t-il conscience de ses poils blancs, de ses muscles qui se ramollissent et de sa force qui le trahit ? Qu’importe, la nature suit sa route, imperturbable, avec une totale indifférence à l’égard de ses particules.

C’est ainsi, il vaut mieux accepter de bon cœur ce que personne ne peut éviter. Oh, il y a d’autres moyens ! Épouser une nième jeunesse, rouler Ferrari ou Porsche, organiser des fêtes monstrueuses, chercher encore et toujours l’âme sœur – dont je pourrai dépendre ; ce sont des choix. Je fais celui de la liberté : je ne suis pas la fête, je ne suis pas la Porsche, je ne suis pas la jeunesse d’une autre, je suis au-delà de tout cela, je suis une personne, pas une persona, ni un masque.

De quoi ai-je eu peur ? Probablement d’abord du ridicule. André Moreau le dit bien, tant que l’on n’a pas franchi l’obstacle de la peur du ridicule, comment oser s’exprimer librement ? Bien, je me dis philosophe et écrivain, suscitant l’ire, voire le rejet de certains de mes proches ; je le suis, je ne vais pas m’en cacher ! Peur d’être rejeté ensuite. À quelles compromissions peut-on être réduits par peur d’être rejetés ! On donne, on se donne, on fait des cadeaux, on laisse le champ libre aux tentatives de manipulation d’êtres eux-mêmes « en manque » et on s’enferre. Peur de ne pas être à la hauteur enfin, et là, c’est tout le rapport à la culpabilité, qui n’a pour moi rien de judéo-chrétienne. « Être homme, c’est être responsable » et responsable de tout, ai-je cru. Ce n’est pas parce que j’ai pêché que je me sens coupable, mais parce que j’ai imaginé traîner depuis mon enfance quelque chose de sale en moi, qui ne peut venir de la notion de péché originel, non ! et que j’ai mis beaucoup de temps à accepter : la carte et le territoire, nous dit la sémantique générale. La carte n’est pas le territoire, je suis mes qualités et leurs contraires, je suis mes défauts et leurs contraires… mais je suis beaucoup plus que cela !

J’ai soixante-dix ans, que vais-je faire de ma vie ? Essayer de ne plus dépendre que de moi, y compris dans la dépendance physique et, peut-être, si une maladie dégénérative m’atteint, dans la dépendance intellectuelle et la dépendance tout court. C’est une affaire de mental, exclusivement.

Qu’ai-je à faire de ce qui faisait mes plaisirs d’avant ? La bouffe, le sexe, la vitesse, l’achat, la consommation, la beauté, les ornements, les froufrous, les fanfreluches, les quolifichets… Je Suis. La nature m’offre tout ce dont j’ai besoin : l’air qui, par l’inspiration et l’expiration conscientes, m’alimente et me nettoie dans un cycle de vie ; l’eau qui murmure dans les prés et irrigue mes cellules, le bon pain et le vin de la vigne (et tant pis pour les innombrables cancers qui me guettent !). Il me faut avoir chaud pour passer les jours d’hiver, avoir un toit pour rester au sec, des chaussures pour marcher sans blesser mes pieds.

Pour le reste, il me suffit d’être au contact de la Nature ; elle est généreuse. Hélas, je ne suis pas sûr que mes descendants pourront en dire autant, au rythme où l’homme détruit ladite Nature, mais à chaque génération sa peine, je n’y peux rien et il ne sert à rien de m’en soucier, sauf à aimer mes proches, de façon concrète.

En fait, je dispose de bien plus d’objets qu’il me serait nécessaire. J’ai envie d’écrire, de réaliser un vieux, très vieux rêve, et il me faut des instruments, une table, un ordi, un dictionnaire. Soit, mais en suis-je dépendant ? Je peux encore écrire, je le fais ; quand je ne pourrai plus, j’y renoncerai. Le mieux que je puisse faire est d’apprendre à renoncer à tout, en son temps. Il est tellement merveilleux d’être. Et il me semble qu’on ne peut être qu’en étant débarrassé de tout… serais-je devenu bouddhiste ?

Encore une fois, le final du film « L’homme qui rapetissait » m’emplit de joie. Quand il n’a plus été qu’un puceron sur un brin d’herbe, il a levé les yeux vers le ciel et s’est extasié…

Puisses-tu comprendre cela, Ô mon frère, Ô ma sœur, et commencer de ne plus avoir peur !

 

                                                                                              Jean Taillardat

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